4 ans hier.
Rien à fêter.
Sauf que j'aimerai rajouter, un brin faraude : « même pas mal d'abord »
Mais défier la vie est vain.
Je crois que je préfère l'avaler.
A défaut de la digérer.
Parfois je pleure et parfois je souris, lorsque je me souviens.
Il disait... avec un air grave ... qu'il avait beaucoup de chance car :
- je ne pouvais pas l'aimer pour son argent [— puisque j'en gagnais plus que lui ! ]
- je ne pouvais pas l'aimer pour son corps de rêve [— puisque qu'il pesait deux fois et demi mon poids ]
Alors lui au moins il avait la certitude que je l'aimais pour ce qu'il était vraiment et que tout le monde ne pouvait pas en dire autant ! A mais !
Il disait qu'il ne perdait pas ses cheveux... non... c'était ses fans qui lui arrachaient...
Il disait... Il disait...
Il y a des jours où ils me manquent tellement ses mots gorgés de rire...
Je n'ai jamais remis le compteur journalier à
zéro.
Depuis plus de trois ans maintenant.
Pourquoi je ne sais pas vraiment.
Car je n'aime pas les collections de souvenirs. Ni les
mausolées.
Et pourtant.
Sans même m'en apercevoir j'ai remis une photo
de mon mari dans mon bureau.
Le cadre était posé à plat sur une
étagère depuis mon
déménagement.
Un jour, en passant, incidemment, je l'ai redressé.
Il restera ainsi désormais.
Cependant.
J'essaye toujours d'oublier — et non pas de me souvenir.
C'est plus facile ainsi.
Antienne tarquiniolesque :
Ne pas calibrer son présent à l'aune de son
passé.
L'un et l'autre ne souffrent pas la comparaison.
Il est flagrant que l'une et l'autre de mes vies sont
méconnaissables.
Il est flagrant que je ne ressemble plus que de très loin
à celle qu'il aimait.
Néanmoins.
J'ai la certitude qu'il m'aimerait tout autant.
Il m'aimait tellement.
Précieuse certitude qui me réchauffe et me glace.
S'en souvenir me confine au passé.
Insondable perte.
Gouffre dans lequel je ne me noie que trop.
Alors cela je ne veux pas y penser.
Ordoncques.
Foncer. Cela peut faire illusion.
Mais bouffer la vie ne nourrit pas son homme, loin de
là.
Sauf que je n'ai pas trouvé d'autre solution...
C'est toujours mieux que de pleurer son passé !
Nonobstant.
Il faut que je me souvienne.
Sinon je vais me perdre.
Alors je remets la chaîne.
La sienne, celle où s'enchâssent nos
alliances.
Qu'il est tortueux le chemin qui va du passé vers un
éventuel futur...
J'ai revu la nièce de Tarquin; la cousine des enfants.
Je sais pourquoi j'ai tant eu besoin de me couper d'eux et
même d'elle.
C'est si douloureux ces vestiges de cette vie qui n'est plus.
Cela me saute à la gorge avec une force que je ne
soupçonne plus et me terrasse à chaque fois.
Elle a raison. C'était un putain de mec mon mari.
Un de ceux dont tout le monde sait qu'ils étaient des
êtres d'exception.
Pas facile pour tous les autres de tenir la route après
lui...
Moi je ne préfère pas y penser.
Je sais trop bien que si je mesure sa gentillesse, sa droiture, sa
sincérité et sa franchise avec toutes celles
auxquelles je me suis frottée depuis, tout le monde sera
perdant. Et moi la première d'avoir accepté de
telles compromissions... Ce qui me tracasse le plus ce n'est pas de
reproduire une relation que je savais unique, c'est d'arriver
à conserver un minimum de respect pour ceux avec qui j'ai pu
penser un instant partager un bout de chemin. Et pour
l'instant, et en toute franchise, il me faut bien avouer que ce qui me
saute le plus aux yeux c'est surtout la force de leur
égoïsme étriqué... Je ne suis
pas sortie de l'auberge...
France Musique ne passe pas aujourd'hui.
Alors juchée sur une échelle, je laisse se
déverser une improbable radio locale.
Un morceau de Santana.
Et c'est la débandade.
Ça me prends à la gorge et ça me monte
aux yeux.
Il n'y a aucun signe annonciateur.
Quelque soit mon moral ou mes projets, cela ne prévient pas.
Parfois c'est dans un taxi, tantôt sur
un parking, souvent sur mon vélo, aujourd'hui
sur une échelle.
Simplement cela me terrasse.
J'ai juste le temps d'enfouir la tête dans mes bras.
Et de pleurer à m'en étouffer.
Putain qu'il me manque.
C'est comme s'il était mort hier.
Comme s'il pouvait encore m'offrir une moquerie comme on offre une fleur
Comme s'il pouvait encore partager ses rires pour mieux offrir sa
tendresse.
Comme si je pouvais encore sentir son amour.
Je pourrais penser que plus le temps nous sépare, moins son
absence est cuisante.
Au quotidien, c'est sans doute vrai.
Là où nous étions deux, c'est
maintenant seule et sans le moindre embarras que je m'achemine vers un
avenir incertain mais entier.
Même coincée à l'autre bout de la
France dans un train au départ improbable, je sais
dorénavant les numéros de
téléphone qui mettront les tarquinets
à l'abri des inopinées absences de leur
mère courant d'air. Je sais désormais les
coordonnées des garagistes ouverts nuit et
weekend. Qu'il s'agisse d'une roue crevée ou d'une batterie
à plat, je
ne dérange même pas les voisins...
Je pars seule en vacances sans la crainte de n'être une
charge pour quiconque. Et je ne me souviens pas même la
dernière fois où j'ai demandé de
l'aide à quelqu'un.
Certains voient dans cette indépendance acharnée
une défiance d'autrui maladive, pour moi ce n'est
simplement que l'indispensable modalité de ma
liberté.
Cela ne signifie pas, loin de là, que par
définition, je ne suis plus capable de partager mon
existence. Je n'ai fait serment d'allégeance ni à
la fidélité d'un défunt que
j'aimais, ni à une indépendance qui serait si
étroite qu'elle en deviendrait cloître. D'avoir su
ne plus être terrifiée d'être seule, ne
m'a pas convaincu de l'intérêt de le rester par
principe. Et si même je l'imaginais, les tarquinets qui n'ont
de cesse de vouloir "caser" leur mère et gagner un papa,
seraient là pour secouer méchamment mes
rêves d'obstinée solitude. Que voulez-vous, trois
marmots hardis et déterminés et deux ans de psy
cela vous ouvre les yeux sur ce que le mot deuil signifie... Et il vaut
mieux en rire avec eux qu'en pleurer parce que des larmes j'en ai
versées bien assez. Sauf que si tout cela aligné
sur le papier en lignes rectilignes et pensées
démontre incontestablement que certes la vie continue, si je
suis la première à me gausser de n'avoir aucune
crainte à me disputer des droits de visite et
d'hébergement que certains de mon âge se
déchirent, voire même de n'avoir à
craindre aucune infidélité du père de
mes enfants, la réalité c'est que savoir faire
désormais sans lui ne me fait pas oublier combien
j'étais heureuse en sa compagnie.
Contrairement à ce que l'on pense le plus difficile n'est
pas de passer le pas, cela, la vie et le temps le font pour vous et
demande moins d'effort qu'on veut bien vous en gratifier.
Le plus difficile c'est d'admettre qu'avant de bâtir il
faudra mesurer combien elle est lourde la différence entre
ce que nous partagions et ce que je découvre maintenant. La
médiocrité n'est pas dans les individus
mais dans la pauvreté de ce qu'ils ont à
partager, qu'il s'agisse d'émotions, de respect ou de
confiance. Je sais bien que c'est le lot commun et que les princes
charmants n'existent pas. Mais putain, après avoir
aimé comme je l'ai aimé, après avoir
été aimée comme je le savais, on ne me
fera pas oublier pourquoi pendant douze ans je savais que
c'était lui l'homme de ma vie. Passer le pas n'est
vraiment pas très difficile et si beaucoup y voit
un progrès, preuve tangible tant de votre deuil que de votre
bonne santé, quand le soleil tombe et le silence se fait,
quand le lit est trop grand et les souvenirs précis,
accepter de se frotter aux banals accoutrements du cœur a
parfois quelque chose de diablement pathétique.
Parfois je lève un coin de rideau, pas seulement celui qui
orne mes croisées mais celui que j'ai tiré sur
ces deux ans et demi où j'ai compté mes abattis.
Juste un coin, juste un fragment, un coin de cimetière sur
quelques fragments de souvenirs. Tous ceux-là qu'on
enterre parce que d'avoir goûté un putain de
bonheur n'est jamais un bon motif pour s'interdire de vivre. Ils ne
sont pas très loin, ils sont avec moi, mi-carapace mi-alibi.
Je peux les contourner en dérision quand ils deviennent
encombrants ou me réfugier contre eux quand je cherche un
sens à ma vie. Je les fuis mais je les aime aussi.
Quand la vie m'aspire je les nargue et les défie.
« ah ! ah ! vous voyez bien que vous
n'êtes pas parvenus à me réduire
à néant ! Je respire aussi fort qu'avant et si
mon coeur ne bat pas de la même façon, vous n'avez
pas réussi à l'étouffer ! »
— piètre revanche que celle dirigée
contre ce qui ne vous veut ni bien ni mal... —
Et puis parfois
le temps s'arrête et prend celui de regarder
derrière soi. Alors le silence se fait et la gorge se serre,
parfois au milieu d'une phrase, parfois au milieu d'une nuit.
Je m'en vais alors soupirer et aussi pleurer contre eux, mes souvenirs
heureux, ceux des temps où j'aimais aussi fort que l'on
m'aimait : précieuse certitude dont le prix
dépasse celui de tous les trésors du monde réunis.
Comble de la
liberté, j'ai le droit d'en rire et celui d'en pleurer,
irréfutable preuve que je me les suis appropriés,
j'en ai fait mon histoire pour moins les subir, je les raille ou je les
choie, et si je n'aime pas m'en parer je serais pourtant incapable de
les fouler au pied.
Simplement je n'ai pas envie d'aller au
cimetière, de voir les plantes brûlées
par l'hiver, le marbre grisé par la poussière et
gravé dans celui-ci le nom de mon mari. J'ai su
ôter mon alliance mais pas encore toute ma
culpabilité de vivre sans lui. Un coin de mes
croisées suffira pour le moment.
Parfois on croit qu'on oublie, parfois on se fait illusion, on voyage et on volage aussi. On fuit mais on s'amuse aussi.
Et puis parfois, dans le silence de la nuit, il y a un hautbois au son duquel on se roule en boule, on se recroqueville très loin sous ses draps et on réalise soudain qu'il est bien loin le temps où l'on était heureux pour de vrai.
Alessandro Marcello — Concerto pour hautbois en ré
mineur — Adagio.
Hautbois, Clare Shanks
— The Academy of Ancient Music, Christopher Hogwood
Je sais dorénavant qu'il y aura d'autres hommes dans ma vie.
Je sais aussi qu'il y aura d'autres sensations.
Je sais encore que le plus dur est derrière moi, que des
murs sont tombés et que des voies se sont tracées.
En tout cela, je ne peux que remercier celui que j'appelais mon secret.
Cela n'a pas fait disparaître l'absolue certitude
que Tarquin était l'homme de ma vie.
Cela n'a pas affadi la conscience particulière de l'amour
assourdissant que je lui portais.
Cela ne me fait pas oublier comment lui savait m'aimer,
entièrement, sans faux semblant, avec la plus parfaite honnêteté
et sans penser un instant à s'en défendre ou
s'en protéger.
Je ne suis pas certaine de ne pas porter toute ma vie le fardeau de cet
amour perdu.
Je ne suis pas certaine de savoir aimer comme je l'ai aimé.
Et je suis persuadée que plus jamais on ne m'aimera comme
lui savait m'aimer.
Ce n'est pas parce que je m'interdis de poursuivre des
chimères perdues que j'en oublie la force et la
singularité de ce que nous partagions.
Ce n'est pas parce que je m'interdis de me repaître du passé
que j'en oublie la profondeur de ce qui nous unissait.
J'y allais souvent dans ce service d'un grand
hôpital parisien où se situait le bureau
d'un éminent expert judiciaire . Je m'y souviens encore de ma
première expertise où j'étais
terriblement impressionnée par la renommée du
grand homme. Ultime détail cocasse, je me souviens
même des chaussures que je portais !
Et puis j'y suis retournée souvent ; j'ai assisté
et participé à des prises de bec d'anthologies,
à des discussion où se sont joué le
sort de nombres d'handicapés et aussi la
responsabilité de réputés praticiens.
Comme le voulait l'usage, je sortais lors de l'examen de la victime par
les médecins présents.
Alors je faisais quelques pas et je poussais une porte
vitrée pour me griller une cigarette. Sur un
espèce de rampe, j'absorbais consciencieusement mes
bouffées empoisonnées. L'endroit m'intriguait et
je m'interrogeais parfois sur l'usage de cette porte à
moitié dérobée où
visiblement les piétons n'avaient pas le droit de
cité. Mais pour y fumer en surveillant une porte du coin de
l'œil l'endroit était incontestablement parfait.
De longues années plus tard, j'y suis retournée.
C'était juste après que Tarquin l'avait franchie
sur un brancard. La porte n'avait d'utilité que pour le SAMU.
Alors puisque désormais c'était lui que
j'attendais dans ce service de neuro-chirurgie, j'ai repris mon poste
d'observation.
J'y ai fumé des nuits entières sans savoir si au
matin, après d'ultimes interventions, il y serait encore
vivant. J'y ai fumé en rêvant qu'il allait
bientôt ouvrir les yeux et les planter dans les miens.
J'y ai pleuré tout ce que mon corps pouvait produire de
larmes — jusqu'à les avoir toutes
épuisées.
J'y ai eu peur à ne même plus savoir
émettre un son.
J'y ai eu mal comme je n'imaginais pas qu'on puisse avoir mal, douleur
d'une telle intensité que j'avais appris à
entendre l'instant où se répandrait le flux
anesthésiant par lequel mon esprit s'évaderait de
cette gangue de souffrance.
L'oiseau de mauvais augure que j'étais devenue allait aussi
se poser à cet endroit pour distiller son savant
mélange de nouvelles point trop pessimistes,
étroite frontière entre le désespoir
et le mensonge.
J'y allais aussi prendre des nouvelles de ma mère sans
savoir lequel des deux la mort me prendrait en premier.
Drôle d'endroit que ce coin là. Par bonheur les
expertises ne s'y déroulent plus, de sorte que
j'espère ne jamais y retourner.
Je sais pourtant que je n'ai pas besoin de me rendre sur ces lieux pour
que les souvenirs que j'y ai laissés m'y
débusquent. Quand ils m'étreignent parfois,
hébétée, je mesure soudainement
combien violents et cruels étaient ces tourments. L'espace
d'un instant ils m'emportent encore avec eux là-bas,
là où le mal est si profond que l'on
s'étonne ensuite d'être encore en vie. Une vie
où plus que jamais je continue à penser
à lui.
Un, deux trois. Ils sont si près de moi que je peux les
compter mes fantômes.
Issus de mes souvenirs, je me convaincs qu'ils m'aiment ; et
leur
réalité ne viendra pas me contredire... Souvenirs
que l'on fait et défait pour mieux se les approprier, les
façonner à sa mesure.
On s'aménage son passé comme un placard bien
agencé où l'on vient piocher selon chaque
situation le sparadrap ou le remède qui mettra du baume
à l'âme.
C'est tellement plus facile quand c'est irréel.
Sauf que lorsque l'on se frotte à la vie c'est autrement
différent. Chacun son histoire, chacun ses plaies, chacun
ses mots. Et tout cela se télescope à
l'aveuglette. C'est la loi du genre, celle où l'on est bien
obligé de tendre les mains pour connaître les
limites.
Et puis parfois les souvenirs s'en mêlent, ils cessent de
rester sagement dans leur boîte où l'on croyait les
avoir proprement remisés. Alors ils s'élancent,
se serrent contre vous, vous étreignent et deviennent
embûches.
Le soleil brillait, les enfants chantaient et je conduisais quand je me
suis souvenue de l'éclat de son ventre sur son lit
d'hôpital, sa blancheur, sa douceur, sa rondeur. Juste un
petit morceau de peau qui m'a clouée là. Alors
Tarquinette m'a demandé, une fois encore,
« Maman, tu pleures pour Papa
? ». J'ai, une fois encore,
répondu « oui ».
Dimanche, je crois que je ne dirai
rien. Dimanche, je tairai
la longueur des deux années écoulées.
Certains anniversaires ne s'évoquent
qu'en silence, parce que les mots sont trop brutaux, trop douloureux et
aussi
trop vains. Dimanche, j'espère qu'il fera beau et que la vie
me tiendra loin
des rives lancinantes de certains souvenirs.
Certains cris ne s'entendent qu'en silence et les vibrations de
quelques uns
vous poursuivent toute une vie. Curieusement les miens ne sont pas ceux
dont
j'ai conservé un souvenir précis - si tant est
qu'ils aient existé. Moi, je me
souviens d'avoir été muette. Trop abrutie pour
faire du bruit. Juste assommée -
estomaquée comme si ma vie aussi s'était
arrêtée. Pétrifiée,
voilà ce que
j'étais.
Et quand j'ai répété haut et fort les
mots définitifs que l'on venait de
m'annoncer, les cris des autres m'ont terrifiés.
Alors je suis partie. Je suis allée me cacher sous la table
à langer de mon
tout petit. Je me suis
faufilée, recroquevillée,
rouler en boule et
j'ai attendu de mourir aussi, parce que je ne savais plus vivre.
J'étais
minuscule, invisible, je n'existais plus. Mais l'on m'a
cherché, et si l'on ne
m'a pas trouvé, l'on m'a appelée, l'on m'a
criée. Alors sans bruit, je suis
sortie, j'ai réapparu, j'ai fait semblant de comprendre
leurs cris quand seul
un immense et définitif silence m'engloutissait.
Un dernier face à face et tout s'est tu à tout
jamais. Tout s'est terminé dans
le silence des respirateurs et des larmes qui s'écrasaient
sur lui.
Et puis le pire, le plus difficile, le plus indicible. Aller chercher
les
enfants à l'école, leur sourire, les accueillir,
faire le chemin, l'air de
rien, sans leur dire, pas là, pas comme
ça.
Et puis s'asseoir, les prendre contre soi, tout prêt. Et
parler. Et puis les
écouter et penser mourir en entendant résonner
ces cris où se mêlent douleur et
terreur et qui jamais ne devraient jaillir de la bouche des enfants.
Dimanche, j'essayerai de ne pas penser à ces sons
là, ces cris dont je me
souviens si précisément.
En quelques heures, il était mort.
Je lui ai parlé jusqu'au dernier moment quand bien
même il était inconscient.
Je lui ai parlé pendant longtemps.
Et puis brutalement, j'ai quitté cette chambre blanche
remplie d'écrans, d'alarmes, de tubes et de son corps.
J'ai fermé la porte sans attendre l'ultime battement, j'ai
fermé la porte fermement sachant que je ne le verrai plus
vivant.
Je ne lui ai plus jamais parlé.
C'est volontairement et contre l'avis de tout le monde que je suis
allé à l'amphithéâtre des
morts.
Je suis me suis plantée près de lui et sans
bouger, sans rien dire je l'ai regardé.
J'ai regardé son corps gisant.
Je l'ai regardé fixement, longtemps, silencieusement.
Je l'ai regardé jusqu'au moment où,
gênés, des hommes en noirs sont venus me voir pour
me dire qu'on "allait être en retard".
Sa mort m'était tellement insupportable, tellement
inacceptable que j'avais besoin de me convaincre de sa
réalité.
Je ne voulais pas douter, je ne voulais pas rêver.
Je voulais être persuadée qu'il était
mort à tout jamais.
Je me souviens avoir chuchoté quelques mots au grand
cercueil de bois blond.
Puis à la lourde urne bleue.
Je me souviens lui avoir dit qu'il était chaud comme une
brioche...
Par pure dérision peut-être.
Et brutalement, j'ai cessé de lui parler.
J'ai bien sûr interpellé une fois ou deux mes
enfants par son prénom parce que l'on n'efface pas
douze ans de vie commune d'un simple trait de plume.
Mais plus jamais je ne me suis adressée à lui, si
ce n'est pour lancer parfois un « salut ! »
à une pierre de marbre sombre.
Plus jamais je ne l'ai fait revivre et j'ai volontairement
éloigné tout ceux qui s'avisaient de parler en
son nom. Je n'ai mené aucune conversation dans le silence
des nuits de douleur. Je n'ai jamais recherché son
approbation, je n'ai jamais imaginé qu'il puisse
être à mes côtés. Et
l'envisager m'a toujours été
intolérable.
Intolérable car synonyme d'une indicible souffrance. Planter
comme ça sa femme et ses enfants : rien ne pouvait lui faire
plus peur, rien ne pouvait lui faire plus
mal. C'était la pire de ses craintes. Lui qui
voulait toujours me protéger, en mourant, il me
laissait seule, m'abandonnait.
Du jour au lendemain il n'était plus là et jamais
je ne l'ai fait subsister, jamais je ne lui parlé, jamais je
ne l'ai pris à témoin. Il n'a pas disparu pour
autant, mais sans fiction, sans supputation, sans supposition.
Il est toujours le père de ses enfants dont on parle, dont
on rit et qu'on pleure aussi mais hormis l'absolue certitude de son
amour et de l'indéfectible fierté que lui
inspirent "ses trois biquets", il ne sera jamais un juge, un arbitre ou
un censeur.
Sa mort est définitive. Elle est immuable. La seule chose
qui persiste c'est l'absence irrémédiable, pas
une présence douteuse. Et c'est tant mieux.
Lui qui était jaloux comme un poux de mon amour, de ma
tendresse, de mon corps et même de certaines
amitiés, serait foutrement malheureux non seulement de me
savoir pleurer mais aussi de rire et même
d'être libre. Si cela n'empêche pas de
pleurer, cela n'empêche pas non plus de continuer
à vivre.
Une de celle qui ne m'arrive jamais.
Une où pour partir j'ai abusé de café
et où trop fatiguée, je suis restée.
J'entends le cimetière s'éveiller,
Les merles et les moineaux chanter.
Le cimetière où il est enterré.
Une aube où j'essaye de me rappeler du goût de ses
baisers.
Mais où celui-ci m'a échappé.
Un instant où je réalise que le dernier homme
contre lequel je me suis blottie était en train de mourrir.
Parfois j'aimerai dormir.
Hier j'étais tellement fatiguée que j'ai planté-là le billet que je rédigeais.
Je le trouvais trop triste — trop "miserabilis"
Comme si j'allongeais impudiquement ce qui n'est que quelques minutes dans les mille quatre cent quarante que compte une journée.
Alors j'ai fermé Toshop, j'ai laissé hors ligne ces quelques lignes et je suis partie raconter ma peine à Morphée.
Je lui ai dit à peu près ceci :
Six cent soixante et onze.
C'est le nombre de jours successifs où j'ai pleuré.
Aujourd'hui compris.
Je ne m'en rends même plus compte.
J'ai réalisé ce soir que cela faisait 671 jours.
Le premier jour c'était pour apprendre que maman
était condamnée.
Le second jour pour apprendre que Tarquin l'était
peut-être.
Au 23ème jour, on m'annonçait la mort du second.
Au 44ème, celle de la première.
671, en l'écrivant cela me semble interminable.
Pourtant ce n'est plus aujourd'hui que quelques larmes par jour.
Une ou deux, parfois plus. Souvent plus.
Mais jamais autant que celles que j'ai déversées.
Dans le métro, dans mon lit, sur mon vélo. Un
véritable océan.
Adoncques, je ne l'ai pas publié.
Et aujourd'hui, je me suis dit qu'il ne serait pas perdu.
Non, j'allais au contraire le titrer ainsi : 671 jours moins un.
Et qu'aujourd'hui ces quelques molécules d'H2O ne fugueront
pas ; qu'elles seraient certainement bien plus faciles à
contenir que d'ôter l'anneau que je cherche toujours non pas
à agacer sur sa chaîne mais à faire
rouler sur mon doigt.
Et puis le téléphone a
sonné.
Une voix connue, des années en arrière, nos
premières années, ses copains d'alors qui sont
devenus les miens, les
couples qui s'installent, les déménagements qu'on
partage, nos premiers enfants, nos premiers mariages.
C'était le temps où l'on était
radieux, le temps où l'on savait que rien ne serait plus
jamais comme avant. Celui où la vie prend un grand tournant,
celui où le bonheur vous aspire et où l'on s'en
amuse tant.
Ce sera « 671 jours plus un »
Je sais dorénavant que certaines solitudes sont plus douces
que certains souvenirs.
Ce sera « 671 jours plus quelques uns »
parce que je préfère pleurer que de renoncer
à ces souvenirs là.
Il était la plus belle chose qui m'était
arrivée dans ma vie. Ce n'était pas un Adonis,
pas un super héros, juste un gros bonhomme plein d'amour,
d'humour et de gentillesse.Ce n'était pas une gravure de
mode, il ne roulait pas sur l'or et il ne sortait pas d'une grande
école. Il était juste drôle,
drôle et gentil.
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