L'avenir doué de mémoire et d'émois besogneux
Je pourrais penser que plus le temps nous sépare, moins son
absence est cuisante.
Au quotidien, c'est sans doute vrai.
Là où nous étions deux, c'est
maintenant seule et sans le moindre embarras que je m'achemine vers un
avenir incertain mais entier.
Même coincée à l'autre bout de la
France dans un train au départ improbable, je sais
dorénavant les numéros de
téléphone qui mettront les tarquinets
à l'abri des inopinées absences de leur
mère courant d'air. Je sais désormais les
coordonnées des garagistes ouverts nuit et
weekend. Qu'il s'agisse d'une roue crevée ou d'une batterie
à plat, je
ne dérange même pas les voisins...
Je pars seule en vacances sans la crainte de n'être une
charge pour quiconque. Et je ne me souviens pas même la
dernière fois où j'ai demandé de
l'aide à quelqu'un.
Certains voient dans cette indépendance acharnée
une défiance d'autrui maladive, pour moi ce n'est
simplement que l'indispensable modalité de ma
liberté.
Cela ne signifie pas, loin de là, que par
définition, je ne suis plus capable de partager mon
existence. Je n'ai fait serment d'allégeance ni à
la fidélité d'un défunt que
j'aimais, ni à une indépendance qui serait si
étroite qu'elle en deviendrait cloître. D'avoir su
ne plus être terrifiée d'être seule, ne
m'a pas convaincu de l'intérêt de le rester par
principe. Et si même je l'imaginais, les tarquinets qui n'ont
de cesse de vouloir "caser" leur mère et gagner un papa,
seraient là pour secouer méchamment mes
rêves d'obstinée solitude. Que voulez-vous, trois
marmots hardis et déterminés et deux ans de psy
cela vous ouvre les yeux sur ce que le mot deuil signifie... Et il vaut
mieux en rire avec eux qu'en pleurer parce que des larmes j'en ai
versées bien assez. Sauf que si tout cela aligné
sur le papier en lignes rectilignes et pensées
démontre incontestablement que certes la vie continue, si je
suis la première à me gausser de n'avoir aucune
crainte à me disputer des droits de visite et
d'hébergement que certains de mon âge se
déchirent, voire même de n'avoir à
craindre aucune infidélité du père de
mes enfants, la réalité c'est que savoir faire
désormais sans lui ne me fait pas oublier combien
j'étais heureuse en sa compagnie.
Contrairement à ce que l'on pense le plus difficile n'est
pas de passer le pas, cela, la vie et le temps le font pour vous et
demande moins d'effort qu'on veut bien vous en gratifier.
Le plus difficile c'est d'admettre qu'avant de bâtir il
faudra mesurer combien elle est lourde la différence entre
ce que nous partagions et ce que je découvre maintenant. La
médiocrité n'est pas dans les individus
mais dans la pauvreté de ce qu'ils ont à
partager, qu'il s'agisse d'émotions, de respect ou de
confiance. Je sais bien que c'est le lot commun et que les princes
charmants n'existent pas. Mais putain, après avoir
aimé comme je l'ai aimé, après avoir
été aimée comme je le savais, on ne me
fera pas oublier pourquoi pendant douze ans je savais que
c'était lui l'homme de ma vie. Passer le pas n'est
vraiment pas très difficile et si beaucoup y voit
un progrès, preuve tangible tant de votre deuil que de votre
bonne santé, quand le soleil tombe et le silence se fait,
quand le lit est trop grand et les souvenirs précis,
accepter de se frotter aux banals accoutrements du cœur a
parfois quelque chose de diablement pathétique.
Par Veuve Tarquine
jeudi 27 avril 2006 à 23:55
Tarquin et Tarquine
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