Des motifs belliqueux sur le murs d'une chambre
Les motifs de ma chambre dans la demeure

Il est des images de film qui des années plus tard vous sautent au visage, soudain criants de vérité. Il est une scène d'un vieux film culte à laquelle je pense souvent parce qu'elle résume parfaitement des sentiments confus, des mécanismes complexes auxquels on fait appel quand le bonheur n'a plus d'importance, quand on ne voit même plus le soleil briller, quand la vie devient survie et que sans cesse on se répète qu'il faut juste tenir, juste tenir, juste tenir.
Il est un film que j'ai vu de nombreuses fois et un livre que j'ai lu plus encore. Sans doute parce que c'était le préféré de mon père et qu'il n'avait pas peur de le clamer quand les esprits chagrins (et incultes) y voyaient un ouvrage de midinette. Je ne savais alors certes pas ce que ma vie deviendrait. Et pour être honnête j'ai le sentiment que si je l'avais su je n'aurais pas deviné comment moi j'aurais fait pour juste tenir, juste tenir, juste tenir.
Parce que ceux qui vous disent que le jour où il leur arrivera ceci ou cela, eux seront comme ceci ou comme cela sont peut-être de bonne foi mais ils restent des bonimenteurs. On ne sait jamais comment on encaisse les saloperies de la vie ni même la recette pour juste tenir, juste tenir, juste tenir.
J'adorais le personnage de Scarlett O'Hara parce qu'elle était peut-être belle mais qu'elle était en même temps formidablement antipathique. Son anticonformisme m'emballait tout autant que son matérialisme me rebutait. Roublarde, égoïste et bornée, je pensais que jamais je n'aurais mené ma vie comme elle, et je dois dire que par certain côté je la trouvais diablement primaire.
Sauf que maintenant il est une scène qui me revient souvent, qui me saute au visage, parce qu'elle me paraît soudain criante de vérité.
Le plus difficile c'est moins d'avoir mal — parce que le mal rien ne vous l'enlève — que d'avoir peur du lendemain, du moment qui vient.
C'est la sourde peur qui vous ronge, celle de ne pas savoir faire face, la peur qui vous dicte qu'il ne faut que juste tenir juste tenir juste tenir.
Ne pas chercher plus loin, sous aucun prétexte, se contenter de faire les choses à la queue leu leu, se persuader de juste tenir, juste tenir, juste tenir.
Et puis surtout c'est la rage qui vous prend quand tout s'écroule et qu'il faut juste tenir, juste tenir, juste tenir.
La rage qui vous dévore et qui vous fait serrer les dents, les poings et les paupières mais qui vous dicte qu'il ne faut pas penser, qu'il ne faut surtout pas s'arrêter, qu'il ne faut pas réfléchir et encore moins se souvenir. Il faut bouger, sans cesse agir pour juste tenir, juste tenir, juste tenir.
La colère m'a tenu compagnie pendant deux ans, elle m'a tordu les tripes et fait mordre les lèvres, J'ai tenu comme j'ai pu et je sais que c'est en grande partie grâce à elle. Je sais aussi combien de dégâts collatéraux il y a eu, la rage ne se partage pas, elle vous consume et vous isole. Je n'en suis pas spécialement fière mais je sais que j'ai réussi à juste tenir, juste tenir, juste tenir. Pas forcément très bien mais le plus dur est passé et c'est déjà énorme. Simplement quand parfois le soir j'appuie sur les pédales de mon vélo comme si de mon ardeur ma vie dépendait, je mesure combien elle ne m'a pas tout à fait quitté. Alors parfois je me souviens de Scarlett O'Hara en rage qui lève un poing vers le ciel et qui répète volontiers que "demain est un autre jour". Désormais je ne me dis plus qu'il faut juste tenir juste tenir juste tenir mais souvent je lève encore le poing au ciel et il n'est pas rare que je serre les dents en me disant que "demain est un autre jour".