Musique intime
Il suffit de savoir que je n'ai pas été capable
d'en écouter durant presque deux ans pour mesurer
l'ambiguïté de ma relation avec elle.
Je n'ai pourtant jamais été ni une
forcenée, ni une éclairée.
Après avoir rangé, presque sans regret,
dès ma première année d'exercice
professionnel, l'instrument que je pratiquais, je n'ai
collectionné ni les disques, ni les nouveautés,
pas même les tendances !
Je ne fais preuve d'aucune curiosité et affiche quasiment
les même goûts qu'au jour de mes 17 ans : musique
baroque indéfectiblement à laquelle je ne
déroge — rarement — que pour des vieux
standards de la chanson à peu près
française. Et je n'ai même pas la
prétention de reconnaître dès les
premières mesures telle ou telle oeuvre maîtresse,
au jeu de la reconnaissance vocale, je suis souvent très
piètre !
Sauf que, quand au milieu d'une rame de TGV bondé, entre un
bébé qui pleure et la paire de ski qui
s'entrechoque, mes écouteurs me dispensent cet
air-là, j'en ai les yeux qui s'embuent et les tripes qui se
serrent.
Henry Purcell — King Arthur — Acte III, Scène 2 —
Maurice Bevan, baryton — Deller Consorts / The king's Musick,
direction Alfred Deller (enregistrement 1978).
Il arrive même que je perçoive
l'inquiétude de mes voisins qui, l'oeil
attiré par mon regard hagard, ma soudaine
immobilité et mes mains qui se crispent en mesure, craignent
parfois pour le repos de leur trajet, me jaugeant comme si
j'étais un rien secouée du ciboulot !
Ce qu'ils ne savent pas c'est que moi j'ai l'impression
d'être, sans qu'ils ne me voient, soudainement nue devant
eux, sentiment assez semblable à celui que l'on ressent
parfois lorsque se font entendre parfaitement inopinément
des émois qui ne concernent personne d'autre que
vous-même. Émotions fugitives et intimes qui ne se
partagent, pas plus qu'elles ne se dévoilent et
où croiser un regard vous ferait presque rougir ou pour le
moins considérer la distance qui vous sépare du
reste du monde...
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 13/04/2006
Tréfonds et sentiments
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Commentaires
Emu, musicalement et autre
L'âme secrète de l'homme est un endroit mystique impénétrable pour l'autre. Et même s'il en trouvait la clé, il ne pourrait comprendre tant l'espace est personnel.
Trés touché par cette page d'émotion.
La petite flèche court lentement vers la droite de mon écran d'ordinateur et mon estomac se contracte en rythme... Lorsque j'habitais Paris et que je prenais le métro, je n'aimais rien autant que d'écouter des musiques qui me faisaient voir le monde d'un autre oeil. Rien n'est pareil avec de la musique. J'ai essayé une fois de regarder une scène triste de film (avec son coupé) avec une chanson de Bourvil en fond sonore... le son prend le pas sur l'image, c'est indéniable. Merci pour ce moment d'émotion, pour cet instant suspendu...
Encore moi... Il y a une version de ce morceau chanté par Klaus Nomi. Adolescente, je remuais le couteau dans mes plaies en plongeant dedans, oreilles en éveil.
Donc, tu ne secoues pas la tête en chantant à tue-tête au milieu du wagon, en proposant un pogo à l'ensemble de l'assistance ! Je suis déçue, déçue, déçue. (en fait pas de son au bureau, je suis donc frustée au possible).
Merci Veuve Tarquine pour ce morceau émouvant. Même si elle m'est aujourd'hui indispensable, je suis venu sur le tard à la musique baroque, via le clavecin de Scott Ross. Juste aussi pour ajouter que j'ai déjà ressenti cette impression de nudité, ou de fragilité, en écoutant une musique que l'on ressent comme essentielle avec d'autres personnes. Comme si on jetait un bout de son âme, ou de son coeur, à la face des autres, en implorant "S'il vous plaît, ne l'abimez pas!"
J'ai aussi eu l'impression d'être nu
Euh, vous qui avez le pouvoir sur mes mots, enfin ici tout du moins, si vous pouviez effacer le bout de phrase inopiné qui pendouille lamentablement au bout de mon commentaire précédent... Merci bien à vous!
Purcell, The Cold Song...
Je plussoie Anne-Florence, chanté par Klaus Nomi ça remue les tripes.
-- Xj
le requiem de Mozart me fait cet effet. merci, Madame.
"les yeux qui s'embuent et les tripes qui se serrent ........" Merci pour cette beauté et cette émotion !
Je partage chacun de tes mots. De mon peu de curiosité musical à mes éternels coups de foudre musicaux... Ce morceau est un morceau d'émotion. J'ai ça avec Rachmaninov, souvenir d'enfance même, et puis mozart aussi... Quelques belles choses que je dois à ma mère...
Je viens de jeter un oeil sur le programme des arts florissants (les rares spectacles baroques auxquels j'ai assisté), mais pas de concert en prévision cette saison, juste en musique d'accompagnement à la comédie française. Crotte ! Mais ne serait-ce que la bande son du site devrait te plaire (si toutefois tu ne le connaissais pas, ce qui m'étonnerais).
"Après avoir rangé, presque sans regret, dès ma première année d'exercice professionnel, l'instrument que je pratiquais"... Et avec tout le talent qu'on vous connaît, vous avouez en plus avoir été tentée par la pratique professionnelle... Décidément, Madame Tarquin, vous êtes un être plein de surprises, et de ressources ! Merci pour ce beau moment passé en votre compagnie : vos mots décrivent si bien ce qu'on peut ressentir à l'écoute d'un morceau qui nous émeut -- celui-ci ou un autre.
Au fait, l'instrument en question, vous l'avez "rangé" seulement j'espère ? J'espère aussi que là où il niche, vos enfants le découvriront un jour et vous amèneront à leur faire partager votre passion, à défaut de "vous y remettre"...
Dodinette, quand j'évoquais ma première année d'exercice professionnelle, je ne pensais qu'au métier que j'exerce actuellement, pas celui de musicienne (c'est ma talentueuse zomozygote qui a embrassé ce difficile chemin, pas moi !).
La Musique est le reflet de l'âme. Elle me donne toujours la réalité de mon existence, le reflet de ma vie. Elle peut être aussi joyeuse qu'un enfant comme aussi triste que mes pensées. J'adore le Baroque en Musique, Purcell m'acompagne bien souvent, et lorsque ce prélude est là, mes pensées sont bien trop noires...King Arthur Prélude - While the Gold Genius rises. "What power art thou".
le lamento d'Ariane est pas mal non plus, et puis en fait beaucoup de musiques, est ce pour cela que l'on aplaudit très fort aux concerts, pour faire la transition avant de se retrouver dans la lumière ?
Sublime. Merci de me l’avoir fait découvrir.
Exactement. Bravo et merci.
oui, c'est beau, Purcell. Je me permets de vous conseiller mes 3 airs préférés, à mettre entre vos oreilles : Duo Seraphim de Monteverdi (Judith Nelson et René Jacobs), Dixit Dominus de Haendel et Miserere de Allegri. Quelques fois, moi qui n'y connais pas grand chose en musique, lorsque j'écoute certains passages comme ceux là, ça me réconcilie avec la vie.
une standing ovation tout seul dans mon salon pour deller consorts qui me remueront toujours tout partout en dedans. Mon préféré depuis que je suis petit restant ce poème mis en musique par purcell et magnifiquement interprété par alfred deller : Ô solitude
et vive le baroque, hips ^_^
bonjour, Je découvre pour la première fois ce site (d'habitude je flanne le long des billets de maitre Eolas...), et suis touchée par votre douceur. Je suis étudiante, rêve de devenir avocate mais aussi mère et femme. La photo de la famille tarquinette m'a rassurée (combien d'avocats en amphi nous ont dit: "vous êtes une femme? C'est la profession ou la famille !!!"!) La tendresse de vos messages (les bouilles de tarquinou et de son aîné sont absolument adorables...), la douceur de vos mots sur l'explication de votre "titre" feront pour moi le parfait contre poids du ton parfois aigre d'Eolas dans ma récente découverte des blogs de juristes ! Je retourne à la découverte du vôtre !
que de poesies et de bonnes pensées :) ca fait réfléchir, merci ;)
"Ce qu'ils ne savent pas c'est que moi j'ai l'impression d'être, sans qu'ils ne me voient, soudainement nue devant eux, sentiment assez semblable à celui que l'on ressent parfois lorsque se font entendre parfaitement inopinément des émois qui ne concernent personne d'autre que vous-même. +motions fugitives et intimes qui ne se partagent, pas plus qu'elles ne se dévoilent et où croiser un regard vous ferait presque rougir ou pour le moins considérer la distance qui vous sépare du reste du monde..."
Que de beaux mots pour décrire ce qui m'es arrivé suffisament de fois dans le RER sur le trajet Maison / Ecole ! Combien de fois j'ai fermé les yeux en écoutant entre autres le Requiem de Mozart, ou sa Grande Messe, en battant la mesure, savourant ces compositions, s'enthousiasmant de l'interprétation etc ... Malheureusement, les conditions d'écoute ne sont pas optimale. Mais il est clair que ça fait un grand bien de sortir du monde du RER pour rentrer dans celui de notre inconscient, où la musique nous parle au plus profond, de s'imprégner totalement d'une oeuvre et laisser de coté le monde réel pour quelques instants.
Bizzarement, quand je sort une partition, les voisins de trajet ne peuvent s'empêcher de regarder. Comme si je passais du "jeune-qui-écoute-quelque-chose-assimilable-à-du-bruit-sur-son-lecteur-MP3" sans la partition à "quelqu'un-d'un-tant-soit-peu-cultivé-qui-écoute-de-la-qualité et-y-est-vraiment-attentif-au-travers-de-la-partition"
Cet air de Purcell est effectivement très prenant, dans le sens viscéral du terme ! Au rythme des battements d'un coeur stressé, les cordes piquent au sein de l'individu. Je ne connais pas le sens du texte mais il m'est avis que le personnage est très préoccupé par ce qu'il chante, qui doit être assez grave ! Les chromatismes ascendants font vraiment effet ! La tension monte, la detresse du chanteur aussi (en tant que narrateur, pas en tant qu'interprête :-p ) !
Merci de m'avoir fait découvrir ce morceau ! Pour l'instant, je ne connais Purcell que par Dido & Aeneas, mais je suis également friand de baroque ! (mais aussi de Renaissance et d'un certain nombre d'oeuvres de Mozart, tant en tant qu'interprète (je suis chanteur (basse), mais je pianote également quelques oeuvres qui ont mes faveurs au clavier, dans une version bien amoindrie vu mon niveau, mais cependant toujours belle tant la partition est bien écrite !) qu'en tant qu'auditeur !
Pour le Dixit Dominus, on peut écouter l'oeuvre en ligne, sur le site de France Musique, section Baccalauréat 2006, à la fin de l'émission "Le Pavé dans la Mare" consacrée à cette très belle oeuvre !
Un bien bel air en effet; j'en fais une discographie comparée sur mon site internet consacré à la musique baroque:
http://discothequebaroque.free.fr/comparees_2005.htm
"La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur." E.M. CIORAN