La mort, la vie et le temps.
En quelques heures, il était mort.
Je lui ai parlé jusqu'au dernier moment quand bien
même il était inconscient.
Je lui ai parlé pendant longtemps.
Et puis brutalement, j'ai quitté cette chambre blanche
remplie d'écrans, d'alarmes, de tubes et de son corps.
J'ai fermé la porte sans attendre l'ultime battement, j'ai
fermé la porte fermement sachant que je ne le verrai plus
vivant.
Je ne lui ai plus jamais parlé.
C'est volontairement et contre l'avis de tout le monde que je suis
allé à l'amphithéâtre des
morts.
Je suis me suis plantée près de lui et sans
bouger, sans rien dire je l'ai regardé.
J'ai regardé son corps gisant.
Je l'ai regardé fixement, longtemps, silencieusement.
Je l'ai regardé jusqu'au moment où,
gênés, des hommes en noirs sont venus me voir pour
me dire qu'on "allait être en retard".
Sa mort m'était tellement insupportable, tellement
inacceptable que j'avais besoin de me convaincre de sa
réalité.
Je ne voulais pas douter, je ne voulais pas rêver.
Je voulais être persuadée qu'il était
mort à tout jamais.
Je me souviens avoir chuchoté quelques mots au grand
cercueil de bois blond.
Puis à la lourde urne bleue.
Je me souviens lui avoir dit qu'il était chaud comme une
brioche...
Par pure dérision peut-être.
Et brutalement, j'ai cessé de lui parler.
J'ai bien sûr interpellé une fois ou deux mes
enfants par son prénom parce que l'on n'efface pas
douze ans de vie commune d'un simple trait de plume.
Mais plus jamais je ne me suis adressée à lui, si
ce n'est pour lancer parfois un « salut ! »
à une pierre de marbre sombre.
Plus jamais je ne l'ai fait revivre et j'ai volontairement
éloigné tout ceux qui s'avisaient de parler en
son nom. Je n'ai mené aucune conversation dans le silence
des nuits de douleur. Je n'ai jamais recherché son
approbation, je n'ai jamais imaginé qu'il puisse
être à mes côtés. Et
l'envisager m'a toujours été
intolérable.
Intolérable car synonyme d'une indicible souffrance. Planter
comme ça sa femme et ses enfants : rien ne pouvait lui faire
plus peur, rien ne pouvait lui faire plus
mal. C'était la pire de ses craintes. Lui qui
voulait toujours me protéger, en mourant, il me
laissait seule, m'abandonnait.
Du jour au lendemain il n'était plus là et jamais
je ne l'ai fait subsister, jamais je ne lui parlé, jamais je
ne l'ai pris à témoin. Il n'a pas disparu pour
autant, mais sans fiction, sans supputation, sans supposition.
Il est toujours le père de ses enfants dont on parle, dont
on rit et qu'on pleure aussi mais hormis l'absolue certitude de son
amour et de l'indéfectible fierté que lui
inspirent "ses trois biquets", il ne sera jamais un juge, un arbitre ou
un censeur.
Sa mort est définitive. Elle est immuable. La seule chose
qui persiste c'est l'absence irrémédiable, pas
une présence douteuse. Et c'est tant mieux.
Lui qui était jaloux comme un poux de mon amour, de ma
tendresse, de mon corps et même de certaines
amitiés, serait foutrement malheureux non seulement de me
savoir pleurer mais aussi de rire et même
d'être libre. Si cela n'empêche pas de
pleurer, cela n'empêche pas non plus de continuer
à vivre.
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 17/09/2005
Tarquin et Tarquine
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