C'était en avril dernier qu'ils m'avaient sauvés la mise avec leur exquises bêtises.

Hier-soir quand je me consolais au Paris Carnet, ils ont pris les choses en main pour arriver à leurs desseins.

Parents, sachez que mettre une cassette vidéo petit calibre dans un adaptateur ad hoc pour glisser le tout dans la gueule du magnétoscope ne présente rigoureusement aucune difficulté pour des enfants du 21 ème siècle.

Ce matin, ils avaient les yeux brillants et interrogateurs, lorsqu'ils m'ont raconté tout en douceur qu'ils avaient vu papa. Évidemment c'est Tarquinette, ministre de la communication qui s'y est collée à la grande révélation.

- "Ah oui ?" ai-je dit et puis devant leur mine réjouie d'enfants fiers de leur père je leur ai demandé "Alors ? c'était comment ?".

Ils ont ri aux éclats en me racontant Papa, ses facéties, ses chatouilles, ses blagues... Je les regardais vivre, je les voyais heureux.

Ce soir, j'ai bien entendu que Tarquinet parlait de remettre la cassette, mais "non non, hop au lit ! Il est trop tard, demain il faut se lever tôt, vous n'êtes plus en vacances, le nouvel horaire, le froid qu'il fait, la télé qui grince et la moquette qui filoche... "

+videmment Tarquinou, qui tient très honorablement sa place dans la fratrie vide conscieusement son Danone nature sur la moquette...

Un coup d'éponge plus tard, il était trop tard : le bouton "play" du magnétoscope était enfoncé.

Il y a papa dont ils sont si fiers.

Il y a Tarquin qui bouge, qui rit qui respire qui vit. Quelques années de moins ne changent rien, j'ai l'impression que c'était hier, parce que c'est lui et qu'il est là devant moi qui me sourit. Et moi je vois bien qu'il m'aime, qu'il est heureux et que rien n'est plus rigolo que de croquer les pieds de son enfant qui ne sait pas encore marcher (bien qu'il enfonce déjà des choses dans la gueule du magnétoscope).

Il est là devant moi et j'entends sa voix, je l'entends dire mon nom, celui de son enfant, je l'entends blaguer, je l'entends rire.

C'était hier, c'était si proche. Et c'est déjà un autre monde. un monde lointain complètement clos.

J'étais hébétée, assommée. Je me suis assise l'éponge pleine de yaourt à la main. J'ai regardé. J'ai senti des larmes qui inondaient mes joues.

Les deux grands étaient un peu inquiets ; ils se sentaient vraisemblablement coupables. Tarquinou s'est installé sur mes genoux et il a dit "papa". Alors on s'est agglutinés sur le canapé et on a regardé.

On a regardé toute la cassette.

Et il en reste encore une bonne dizaine.

"Oui, mes enfants vous avez bien fait. Oui, vous avez bien raison d'en être heureux.

Non, chéri, c'est pas grave si je pleure. Oui, on regardera la suite demain."


Je vais dormir. Parfois je rêve. Et parfois dans mes rêves je suis avec lui. J'espère que je vais rêver de lui. Parce que quand je rêve de lui, je ne sais pas qu'il est mort. Dans mes rêves, il ne meurt jamais. Il est toujours là devant moi qui me sourit. Et moi je vois bien qu'il m'aime, qu'il est heureux. Et il ne meurt pas. Non il ne meurt jamais dans mes rêves...