Le scramasaxe et la hallebarde

Je reviens de Versailles où je viens de plaider
à coup de lance-pierre.
Cela fait quasiment deux heures que j'attends. La Cour s'est
avalée stoïquement deux affaires dont personne
n'aurait pu déterminer laquelle était la plus
assommante.
Dans chacune d'elle une pléthore d'avocats. Ils s'expriment
à tour de rôle. L'air est à la torpeur
et avec leurs clients derrière eux, ils ne peuvent sortir
des clous. Ils s'ennuient. La Cour s'ennuit. Les clients sont les seuls
à être attentifs, guettant scrupuleusement le
moindre bafouillement, la moindre erreur de date ou de virgule. Ils
sont les seuls à ignorer que cela n’a aucune
espèce d’importance et nul ne peut les en
blâmer. C’est leur affaire, partant, elle est
primordiale à leur yeux et les intérêts
en jeux les concernent au premier chef…
Nous savons tous d'expérience que rien ne pourra faire
disparaître l'ennui de ce contentieux trop technique et
chacun s’y résigne…
J'admire la résistance des magistrats depuis la porte
vitrée derrière laquelle je sirote plusieurs
cafés. Ils ne laissent rien transparaître de leur
langueur.
Je papote avec des confrères, nous devisons
évidemment sur la longueur des plaidoiries… Je
jure que je ferai court, une consoeur échaudée me
rappelle que l’on dit tous cela avant de l’oublier
quand vient notre tour et notre temps de parole. Je sais bien
qu’elle a raison.
Enfin c’est à moi. la Cour s'endort. Le conseiller
de gauche ne parvient plus à garder les yeux ouverts, les
précédents confrères ont
épuisé ses dernières
résistances… J'aimerai distiller autour de moi
une odeur de café poivré, envoyer un petit glacis
d'hiver dans le cou des conseillers ou que quelqu'un s'emberlificote
les pieds dans la moquette dans un numéro digne de
Charlot… Peine perdue.
Bon je suis appelante, je plaide donc la première. Je
n’ai pas de client derrière moi, une affaire
plutôt singulière (une blessure à la
suite d’un tacle footbalistique dans un match de banlieue),
une juridiction assoupie et des confrères pressés
d’en finir avant l’heure du déjeuner !
Je leur ai conté mon historiette en trois phrases, -non, mon
client n’a pas eu de cartons, ni jaune, ni rouge, non
l’arbitre n’a rien écrit sur la feuille
de match, personne ne l’a nommément
désigné comme l’artisan de ce
croc-en-jambe pernicieux et compte tenu du nombre de paires de
guibolles banlieusardes sur ce terrain de foot, nul ne pouvait
déterminer qui était l’auteur de ce
tacle assassin !
Je leur ai certifié que je n’allais pas les
« ennuyer avec des principes et des arrêts
qu’ils connaissaient parfaitement que je n’allais
pas non plus les enquiquiner à discuter de chiffres puisque
de toute façon ils ne pouvaient
qu’anéantir la décision rendue par le
Tribunal. Et toc ! merci Madame le Président, merci
Messieurs de la Cour : 4 ou 5 minutes top chrono.
Pari gagné ! Ils n’ont pas dormi ! Je reconnais
avoir fait un sale coup à mon
confrère… Réalisant que
j’avais accompli une belle performance, celui-ci a
tenté de reprendre point par point son dossier
déclenchant de façon quasi-immédiate
l’irrésistible occlusion des paupières
du magistrat de gauche… la Présidente qui avait
épuisé toutes ses réserves de patience
et pourtant peu coutumière du fait l’a alors
interrompu pour lui rappeller que la Cour connaissait la jurisprudence
(he he he, j’adore faire ce coup là !).
Je ne sais pas si je vais gagner mais contrairement à ce
qu’aurait pu penser mon client s’il
était dans la salle, j’ai l’absolue
certitude que j’ai mis toutes les chances de son
côté…
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 29/04/2004
(non) droit ou (in)justice
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Commentaires
Hé, hé... Un post plus judiciaire que d'habitude.
Je suis pour ma part un farouche partisan des plaidoiries courtes. Dès que le président ne me regarde plus, c'est un signale d'alarme. Quand il ouvre le dossier suivant, je sais qu'il faut conclure d'urgence.
Je n'ai jamais atteint le stade où il discute avec son voisin. J'ai vu des confrères que ça n'arrêtait pas.
c'est tout de même un constat terrifiant que celui là. il faudrait faire court et passionnant pour gagner. parfois la technique et le détail sont tout de même necessaire, non ?
je ne parle pas du tacle ... mais d'une affaire que j'ai vue : PTAC supérieur à 42 000 kgs sur un poids lourd. arrestation.... et relaxe : c'étaient des bois ronds et longs donc le PTAC autorisé est de 52 000 kgs. la cour ne connaissait pas ce point.
sinon, ce n'est pas mon domaine du tout ...
Non, la plaidoirie (sauf cas particulier) ne change pas l'économie d'un dossier.
Elle permet d'éclairer certains aspects d'une affaire mais a beaucoup moins d'importance qu'on veut bien lui accorder.
Dans les procédures écrites -et là d'autant plus devant la Cour d'appel comme c'était le cas de mon billet- ce qui importe le plus ce sont les écritures (les conclusions) et les pièces que l'on produit au soutien de celles-ci.
Dans les procédure orales (Procédures pénales, Conseil des Prud'homme, Tribunal d'instance ou de police) et d'autant plus quand le délibéré ( la décision) est rendu sur le siège (directement à la fin de l'audience) il faut en revanche faire très attention à ne rien oublier de fâcheux !
Mais ce qu'Eolas et moi signifions c'est qu'une plaidoirie longue n'est pas toujours la meilleure des choses à faire. Il ne faut pas tout dire, il faut dire les seules choses importantes sans lasser les magistrats.
J'hallucine ou les blogues d'Eolas et de Warm sont des homozygotes?
merci pour la précision.
pi, vi, le blog d'eolas à le même lay-out que le mien.
pô fait exprès ...
Plusieurs mois plus tard, je puis préciser que mon impression était la bonne... mon adversaire s'est fait laminé...